[Monde du livre] POL ¶ sous le signe du ko

Le logo de POL

Les éditions P.O.L ont été créées en 1983 par Paul Otchakovsky-Laurens, qui en est toujours l’unique éditeur [edit: jusqu’à son décès en 2018]. Malgré sa taille réduite, sa ligne éditoriale, connue pour son exigence littéraire, en fait une figure importante de l’édition française comme du monde des lettres. La première publication, un livre de Perec, a été tirée clandestinement sur les photocopieuses Hachette en 1982. L’auteur mourra avant de voir la naissance des éditions indépendantes P.O.L, qui gardent sa trace en continuant à le publier et, plus discrètement, par le logo même de la maison :

Le logo de POL
Le logo de POL

Ces sept points représentent une figure du jeu de go tirée de La Vie, mode d’emploi, de Georges Perec : le ko, figure d’éternité. En effet, dans cette position, si le joueur en gris place sa pierre dans l’espace vide, ses pierres prendront la même configuration que celle des bleus actuellement. Le joueur bleu pourra donc jouer exactement le même coup pour rétablir la situation, et ainsi de suite indéfiniment. C’est un symbole à la fois de complémentarité et de pérennité.

[Critique] Heures creuses │ Le temps préhistorique

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015

AVEC HEURES CREUSES, Elsa Boyer part d’un phénomène que chacun connaît : ces non-temps dans des non-lieux, ces minutes qui se larvent grisâtres, ces suspensions de vie. Entre la métaphore et le fantastique, ce second roman, paru en 2013, ne se laisse pas classifier. La rêverie fantasmagorique côtoie l’anticipation dystopique.

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015
Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015

C’est l’histoire d’une ville qui se laisse couler dans les heures creuses, d’un homme sans qualités survivant sans appétit, à la recherche d’un tout petit peu de sens, d’un tout petit peu de calme, à la recherche de Gertrude Jeckyll. Gertrude Jeckyll, femme sous-marin fendant l’air anxiogène des heures creuses, femme disparaissant sans cesse au bout d’un couloir, femme dissoute dans son bain trop plein. Car les heures creuses dissolvent tout, douces et violentes comme les rêves d’une adolescente, elles couvrent de sable le bitume.

La ville agonise sous un dôme invisible, envahie par les mécanismes lents des iguanes, éblouie par l’immobilité des immeubles vides, engluée dans un temps semblable au temps de la préhistoire, un temps d’avant le temps. Plus de montre ni de compteurs : l’invasion invisible se glisse partout où les signes s’effacent : panneaux de signalisation, livres, mots.

Tapi dans sa Lotus Esprit, l’homme sans qualités brûle le vent gluant des heures creuses à  200km/h, discute avec des iguanes et des cellules, dort dans des hôtels de bord de mer, hallucine, rêve, accélère, vit – pour combien de temps – dans la pesanteur qui décompose ses pensées et ses gestes.

Heures creuses, Elsa Boyer, POL, 2013.