[Critique] Dix yuans un kilo de concombres │Mélancolie de l’indolence

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier.

SHANGAÏ, DE NOS JOURS. La vie quotidienne de Xiao Fei, l’indolent fils de famille, dans un de ces logements collectifs attribués lors de la Révolution culturelle. Les phrases sont courtes et mélangent les genres pour les mêler en un seul registre qui ironise vaguement tout ce dont il traite. Xiao Fei est un fils de lettré qui ne se sent pas appartenir à sa génération tournée vers l’occidentalisation et l’argent. Il rêve de faire de la calligraphie, mais il faut tenter de réparer la moustiquaire ou chasser les cafards et quand le soir tombe il remet l’art au lendemain. Il passe plus de temps à regarder sa voisine à la fenêtre ou les feuilles du cerisier dans la cour qui marquent le fil des jours.

Un avis d’expulsion arrive, les bâtiments vont être détruits pour construire des résidences plus modernes. On leur promet d’être relogés dans un meilleur appartement qui se trouvera être en cabanon en banlieue, près de l’incinérateur, aux lits pleins de tiques. Mais la narration, du point de vue de Xiao Fei, voit tout cela d’un œil à la fois détaché et douloureux.

Un constant va-et-vient s’opère entre le ciel et la terre. Xiao Fei tente vainement de détacher les deux, il s’efforce de lire Lao-Tseu ou Tchouang-Tseu, les philosophes chinois, comprenant à peine ce qu’il lit, se haïssant d’apprécier autant le confort d’une couche ou le goût des raviolis à la vapeur. Se réconciliant avec l’univers par le biais d’une soupe au sang de canard qui plus tard lui donnera une affreuse colique. Pestant contre le prix du kilo de concombre, le « travail de femme » qu’il lui faut accomplir à la maison quand ses deux sœurs sont au travail, méprisant et adorant tour à tour la cousine américaine venue leur rendre visite, qualifiée selon les jours d’idéal féminin de la beauté Tang et de « sale Amerloque ». Poursuivre la lecture de « [Critique] Dix yuans un kilo de concombres │Mélancolie de l’indolence »

[Traduction] Sous les saules │Gamoneda 1

The Coming of the Fairies d'Arthur Conan Doyle, 1922

Es verdad ; en el extremo de tus manos,
El cielo es grande y azul.

C’est vrai ; tout au bout de tes mains
Le ciel est grand et bleu.

Antonio Gamoneda, Cecilia, trad. Jacques Ancet, Lettres vives, 2006.

The Coming of the Fairies d'Arthur Conan Doyle, 1922
The Coming of the Fairies d’Arthur Conan Doyle, 1922

[Motifs] Gigot & gigoter

Robe à manches gigot

Gigot et gigoter, même racine ?

 Ne mégotons pas : oui, gigot et gigoter semblent avoir la même racine. On écrit d’ailleurs parfois « gigotter » pour « s’agiter ». « Gigotté » avec deux « t » s’utilisait aussi comme synonyme de « membré » (Trésor, vx, fam.). Le lien entre s’agiter et un plat de viande passe en effet par le membre : la jambe, en réalité.

On peut retraverser l’étymologie ainsi :

Gigot (cuisse) > bouger des gigots > danser/gigoter.

Mais aussi comme cela :

Gigue (instrument de musique) > danser la gigue > gigoter.

ou

Gigue (instrument de musique) > gigot (par ressemblance dans la forme allongée) > gigot (cuisse) etc.

Mais alors (et c’est là le délice de l’étymologie), d’où vient « gigue » ?

Le Littré donne trois définitions :
1) longue jambe
2) danse
3) instrument de musique
4) assistant du fruitier dans le Jura (cherchez l’intrus)

Étymologiquement, le Littré se perd en conjectures :

Gigue 1. L’espagnol gigote signifie hachis, capilotade ; dans le saintongeois gigourit signifie brouet ; ces mots ont-ils quelque rapport entre eux et avec gigot ?

Le Trésor explore plusieurs pistes : « gigue » a été employé pour parler d’une « pièce de lut » au XVIIe siècle, peut-être par extension du verbe « giguer » qui apparemment signifie « folâtrer » mais également, si l’on se fie à une citation du Littré… « danser, sauter », bref « s’agiter » :

S’il faut giguer et se battre, Elle en donne six pour quatre [Gombaut, Ép. liv. I, dans RICHELET]

Mais le mot peut également venir d’un emprunt à l’anglais « jig » qui signifie « air de danse » et par extension « danse vive », attesté dès le XVIe siècle et… d’origine inconnue.

Manches gigotIllustration : manches à gigot. Tiré de Les Modes, mai 1904, L.-É. Reutlinger.

[Littérature] Yukiguni § Voie lactée

Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)

Il fit un pas pour se reprendre, et, à l’instant qu’il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui.

Yasunari Kawabata, Pays de neige [Yukiguni], traduit par Bunkichi Fujimori, Albin Michel, 1960, coll. Livre de poche, p. 190.

Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)
Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)