Dix yuans un kilo de concombres │Mélancolie de l’indolence

SHANGAÏ, DE NOS JOURS. La vie quotidienne de Xiao Fei, l’indolent fils de famille, dans un de ces logements collectifs attribués lors de la Révolution culturelle. Les phrases sont courtes et mélangent les genres pour les mêler en un seul registre qui ironise vaguement tout ce dont il traite. Xiao Fei est un fils de lettré qui ne se sent pas appartenir à sa génération tournée vers l’occidentalisation et l’argent. Il rêve de faire de la calligraphie, mais il faut tenter de réparer la moustiquaire ou chasser les cafards et quand le soir tombe il remet l’art au lendemain. Il passe plus de temps à regarder sa voisine à la fenêtre ou les feuilles du cerisier dans la cour qui marquent le fil des jours.

Un avis d’expulsion arrive, les bâtiments vont être détruits pour construire des résidences plus modernes. On leur promet d’être relogés dans un meilleur appartement qui se trouvera être en cabanon en banlieue, près de l’incinérateur, aux lits pleins de tiques. Mais la narration, du point de vue de Xiao Fei, voit tout cela d’un œil à la fois détaché et douloureux.

Un constant va-et-vient s’opère entre le ciel et la terre. Xiao Fei tente vainement de détacher les deux, il s’efforce de lire Lao-Tseu ou Tchouang-Tseu, les philosophes chinois, comprenant à peine ce qu’il lit, se haïssant d’apprécier autant le confort d’une couche ou le goût des raviolis à la vapeur. Se réconciliant avec l’univers par le biais d’une soupe au sang de canard qui plus tard lui donnera une affreuse colique. Pestant contre le prix du kilo de concombre, le « travail de femme » qu’il lui faut accomplir à la maison quand ses deux sœurs sont au travail, méprisant et adorant tour à tour la cousine américaine venue leur rendre visite, qualifiée selon les jours d’idéal féminin de la beauté Tang et de « sale Amerloque ».

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier.
Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier.

Seule la honte reste un marqueur permanent. Honte de son milieu, de ses voisins, de la pauvreté qui s’accentue, de l’inculture, de la bonne humeur trop éclatante de sa sœur, de sa propre conduite, surtout. Il se rêve lettré à son tour, gloire posthume, dissident, icône de piété filiale, rempart de sa famille, avant de se rendre à l’évidence – il n’est rien de tout cela. Il vit dans un regret flou. Le style rend parfaitement l’esprit de ce personnage dépassé, médiocre et étrangement attachant. En début de certains chapitres, une page en italique conte à la première personne les aventures d’un songe, d’une allégorie ou d’un clochard sénile ayant trouvé le Tao, au choix, sur un mode épique malheureusement caricatural.

Au final les calligraphies des ancêtres serviront à boucher les fuites du toit.

Le papier de soie absorbait formidablement l’eau. Des traînées noires coulaient, les caractères s’effaçaient […]. L’héritage de leur père et de ses ancêtres n’était plus que ces coulées noirâtres qui ressemblaient à de la suie (p. 234).

La description des différents quartiers de Shangaï est traitée avec autant de délicatesse que les états d’âme inconstants de Xiao Fei, qui en sont souvent la personnification (dans le sens de pathetic fallacy de Ruskin). C’est tout un pan de la Chine qui est laissée en arrière, et un sentiment que l’on peut retrouver dans d’autres pays qui traversent un second abandon : après l’abandon de la tradition pour la révolution communiste, l’abandon du communisme pour une pratique de plus en plus capitaliste. Par exemple en Russie Svetlana Alexievitch avec La Fin de l’homme rouge (qu’on peut écouter ici). Les déshérités restent les mêmes.

Célia Levi, Dix yuans un kilo de concombres, Tristram, coll. « Roman », 2014.

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