Attentats et apostats

Les attentats de Paris de novembre ne semblent pas s’éloigner.

Le Monde publie des In Memoriam.

Lors de la réunion de l’équipe de Réfractions pour décider du prochain numéro, l’importance de la religion dans le terrorisme islamique est discutée. N’est-elle qu’un moyen ? Le fondamentalisme utilise-t-il la religion ou est-il issu d’elle, de sa conception magique et déterministe du  monde ? Le monothéisme est-il à mettre en cause ? Mais les hindouistes indiens oppriment la minorité musulmane : ils sont polythéistes. La religion en tant que promesse d’une récompense après la mort ? Mais les kamikazes japonais qui se sacrifiaient pour l’Empereur n’attendaient nul Paradis. Ironie suprême ? À l’international, le slogan de ces attentats (car depuis le Watergate au moins, tout événement et tout désastre a son slogan ou son logo, à présent son hashtag, il se crée comme marque) est « Pray for Paris ».

Prier. Mais avec quelle religion ?

J’ai relu récemment un texte écrit « à chaud » après les attentats de Charlie Hebdo, pour publication sur le site d’une amie qui a renoncé à son projet. Je le publie donc ici. Cela parle de textes après tout. Ou plutôt de mots. De mots-clés. « Les événements » en eux-mêmes, il est difficile d’en  parler. Aujourd’hui comme hier, on parle de « ça » (Stephen King l’avait bien compris). De « ce qui s’est passé ». Des « événements à Paris ». Actes inqualifiables. Innommables. Ineffables.

[Le Trésor] INEFFABLE : Qu’il est impossible de nommer ou de décrire. Ce qui ne peut être exprimé par le langage.

« Ineffable » est généralement positif et synonyme de sublime. Son principal usage est la qualification du sentiment religieux.

Aussi, au lieu de parler de ces événements innommables et ineffables, je vais parler des mots. Les mots qui ne sont pas les choses, mais seulement des étiquettes posées sur les choses. Mais des étiquettes vachement importantes quand même.

Je suis Charlie.

Mais n’oublions pas qui nous sommes.

Le lendemain et les jours qui suivent, le hashtag est partout : tweeté plus de 3,5 millions de fois, il est omniprésent sur Internet (sites d’actus, people, humour – « Aujourd’hui nous sommes tous Charlie. VDM »), dans tous les journaux (unes spéciales de l’Équipe), dans toutes les bouches : dans la rue, au marché, on n’entend parler que de ça. Des amis m’appellent, ma famille. Je me retrouve à Skyper avec une amie vénézuélienne vivant en Allemagne : elle m’en parle aussitôt. Tous les commerçants affichent des posters noirs Je suis Charlie. Des marques internationales couvrent leurs publicités. On le voit même dans un épisode des Simpson ! Sur des sites fréquentés majoritairement par des Américains, l’engouement est énorme, dû au point sensible qu’est le terrorisme, particulièrement islamique, aux EUA, comme on me le fait justement remarquer. Mais les dessins de Charlie sont rarement traduits et sont retweetés par des centaines de non-francophones sans explication.

Le hashtag #JesuisCharlie est profondément empathique. L’identification est totale. Mais qu’entend-t-on par « Charlie », ici ? On entend les victimes de l’attaque et on affirme sa solidarité et sa sympathie envers les familles éplorées. Pas envers le journal anarchiste. Les valeurs républicaines-patriotiques affirmées lors des manifestations du 10-11 janvier ont été attaquées par le journal autant voire plus souvent que l’intégrisme religieux. Qu’en est-il des hashtags ayant connu pareil essor ? Deux le surclassent et ont pareillement fait l’actualité politique et suscité des passions. #Bringbackourgirls en mai était né suite à l’enlèvement de 200 jeunes filles nigérianes par Boko Haram. #Ferguson suite à la mort par balles de Michael Brown, un adolescent noir, par un policier à Ferguson, dans le Missouri.

Ces deux affaires ont soulevé l’opinion car elles évoquaient les sujets sensibles de la discrimination raciale et de l’islamisme, Elles ont donné naissance à des tweets émétiques1 , et nul doute que #JesuisCharlie en aura malheureusement d’autres. Si on se penche sur la formulation du hashtag, on voit trois recettes différentes : #Ferguson, le plus neutre, ne parle que du lieu, #Bringbackourgirls affiche la sympathie avec le possessif « our » mais comporte également un impératif : « Ramenez-les. » #JesuisCharlie est, grammaticalement, une assertion avec un verbe d’état. Aucune action. En cherchant bien, on peut penser qu’il s’agit d’affirmer que l’esprit de Charlie Hebdo n’est pas mort, puisqu’il parle par nos millions de bouches.

Aujourd’hui, tout le monde est Charlie. Mais qui est tout le monde ? Il y a des gens que vous aimez ou avec qui vous êtes d’accord, bien sûr. Mais pas seulement. Et si l’émotion est commune, ses racines et surtout ses conséquences diffèrent largement selon les personnes.

#JesuisCharlie, c’est la communion. Il n’y a qu’ensemble que l’on peut réaliser les plus belles choses. Mais aussi les pires.

Vous êtes Charlie. Et maintenant, qu’allez-vous faire de ça ?

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1 Pour #Bringbackourgirls : #Nigeria.L’enlèvement par secte #BokoHaram rappelle que l’Afrique n’a pas attendu l’Occident pour pratiquer l’esclavage #Déculpabilisation — Thierry MARIANI (@ThierryMARIANI) 7 Mai 2014 (député UMP).

Pour #Ferguson : l’apparition et la prolifération du hashtag #chimpout (Urban Dictionary : « Expression utilisée pour décrire le comportement négatif des Noirs, particulièrement lorsqu’ils agissent comme des animaux. »)

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