[Critique] Maki de pensée en l’air

 Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises, Ryoko Sekiguchi, P.O.L, 2013.

 Comme le fait remarquer Ryoko Sekiguchi dans sa préface de ce recueil (Le Club… et autres cuisines, et non Le Club… et autres nouvelles comme on s’y attendrait) « dans les romans français d’aujourd’hui, les personnages doivent certainement se cacher pour se nourrir car on les voit rarement mettre quelque chose dans leur bouche ». Bien que la gastronomie française soit internationalement réputée, manger en littérature semble garder un aspect bien trop charnel et terre-à-terre. Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Le Club des Gourmets… s’emploie à contredire délicieusement ces préjugés, en montrant la richesse et la diversité du thème de la nourriture dans la littérature et l’art japonais.

IMG_3394

Pots de miel à la Boquería, Barcelone.

Saké de Proust et crème glacée céleste

La nourriture est partout : en roman, nouvelle, dans des essais philosophiques, des poèmes, des mangas, des films (cf. Tampopo de Jûzo Itami, la quête du ramen parfait). Il s’agit rarement d’un simple détail destiné à « faire vrai ». Les extraits choisis dans ce livre à la manière d’apéritifs nous donnent un aperçu de tout ce que la nourriture peut dire, depuis des contes du XIIe siècle jusqu’à l’extrême contemporain : en-dehors des recettes et des descriptions à mettre l’eau à la bouche, la nourriture y est le support privilégié des idées et des sensations les plus spirituelles. On y trouve du saké-madeleine de Proust décadente, des sushis mélancoliques qui ne peuvent redonner force et vie qu’au prix d’une accélération entropique fatale, un sukiyaki de canard emblème national ironique, de la « crème glacée céleste » permettant le passage dans l’autre monde, des pâtisseries faisant office de marqueur social dans le Japon rationné d’après-guerre, des champignons dont on nous dit, déçu, qu’ils ne sont finalement pas aphrodisiaques… Dans la dernière et la plus longue nouvelle, qui donne son titre au recueil, la gastronomie (chinoise, summum de la gastronomie mondiale), recherchée jusqu’à la folie, art transcendant et érotique, abolit les manières sociales et même la réalité, plongeant le lecteur dans le récit d’aventures fantastiques entre rêverie opiacée et cauchemar indigeste.

« Chair de femme en beignet »

Dans cette nouvelle, les gourmets mangent autant qu’ils sont mangés par leur propre nourriture, et un discret mais insistant motif cannibale flotte : dès le départ, leurs visages et leurs corps gras sont décrits comme ressemblant à « ces morceaux de poitrine de porc fondante cuisinée en dongpo ». Le personnage principal fait un rêve récurrent dans lequel il se trouve dans la bouche d’un géant en train de manger. Les plats qu’il repère lorsqu’il espionne un autre club culinaire aux allures de société secrète, sont décrits avec gourmandise mais jamais clairement identifiés. Les gourmets chinois à la panse rebondie lui inspirent la réflexion suivante :

« Leur inciser la peau du ventre ne suffirait-il pas à faire écouler, non pas du sang et des boyaux, mais une soupe onctueuse […] ? À voir leur expression fatiguée et repue, ils ne s’apercevraient probablement pas qu’on leur ouvrait le ventre. »

Les deux derniers plats décrits, « Chou chinois à la cuisse flambée » et « Chair de femme en immaculé beignet fin », emportent le lecteur aux confins de la cuisine, de l’érotisme et de l’étrange.

Faim roulée en boulette (à la sauce de soja)

Le goût de la faim : « La faim n’est certainement pas sucrée. Elle serait plutôt amère, avec une pointe d’aigreur qui monte au nez. […] Elle est fade mais pas insipide, elle a quelque chose d’une sécheresse tiède. […] Plus j’y pense, plus je la trouve semblable à un fruit qui pousserait à l’intérieur du ventre, ou à une sorte de légume. Au début, elle est verte et coriace, puis elle mûrit peu à peu et devient comme une tomate rouge. Une tomate qui a tiédi à la chaleur de votre corps. Quand elle a atteint de stade, elle ne sera jamais meilleure que bien fraîche avec une pincée de sel. » (p.107)

Ventre vide et tête en l’air, de Kôzaburô Arashiyama, est à mon sens la nouvelle la plus originale et créative du recueil. La nourriture a déjà été associée à l’érotisme et à la magie (Le Club des Gourmets de Jun’ichirô Tanizaki, mais aussi de nombreux contes de fées [1]), a symbolisé la vie ou le passage d’un monde à l’autre (Matin d’adieu de Kenji Miyazawa, mais aussi la tradition mythologique). Cependant, je n’ai jamais lu autre part cette proposition : manger la faim. Ancien boulimique, le narrateur reçoit un jour cette proposition d’un homme qu’il admire, et passe le restant de la nouvelle à se demander comment on peut bien manger sa faim. C’est-à-dire : est-ce possible ? Mais aussi : comment la cuisiner ? Réflexion métaphysique et recettes se mêlent : « La cuisine, c’est à la fois conceptuel et existentiel. Mettre des aliments dans sa bouche, mâcher, avaler, cette cuisine-là appartient incontestablement aux plats de l’existence, mais l’essence du goût, c’est comme la chaleur résiduelle qui demeure après la lecture d’un livre », écrit-il.

On assiste ensuite dans un style simple, drôle et métaphorique, à la déclinaison en plusieurs saveurs de ce mélange de nourriture et d’imagination, accompagné de questions en brochette : quel goût à la faim ? le meilleur plat n’est-il pas celui que l’on n’a pas encore mangé ? si le jeûne est au début si désagréable, n’est-ce pas parce que la faim que l’on se force à avaler n’est pas encore mûre ? et la pensée, quel goût a-t-elle ? ce que l’on mange au restaurant, n’est-ce pas l’imagination du cuisinier ? etc.

 Le goût de la pensée : « À l’école, vous avez les enseignants qui notent doux, et ceux qui notent salé. Les notes, les pensées ou la façon de vivre trop douces ou trop sucrées sont jugées néfastes […]. Quand elle devient trop sucrée, la conscience attrape des caries. » (p.107) « La forme de base d’une pensée en l’air est celle d’une bille de verre, ou d’un bonbon en sucre candi. Ou peut-être aussi comme un léger soufflé entièrement blanc, ou un verre de gin ‟on the rocks” au goût très sec. » (p.109)

 Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises, recueil traduit par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, illustré par La Cocotte, P.O.L, 2013, 208 p., 13 €.

[Ce texte est paru dans le journal L’Effeuillée du mois de mars 2014.)

—————————————————

 [1] Summum de la poésie en la matière : la chanson Le Cake d’amour dans le film Peau d’âne de Jacques Demy avec Catherine Deneuve, 1970.

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s