[Motifs] État d’urgence

Paul Nash, Void of war, 1918

Les capitales peuvent avoir une importance capitale.

Les capitales, ce sont les majuscules. Enfin presque. On peut écrire un mot entièrement en capitales mais pas en majuscules. La majuscule c’est la capitale qu’on place en début de phrase ou sur un nom propre. Elle est sémantique. La capitale est typographique. Bien que la distinction puisse sembler inutile, il ne faut pas s’y tromper, la typographie – souvent – a du sens. Et l’usage de la capitale aussi. Assez capricieux en français comparé aux langues voisines (particulièrement l’allemand et l’anglais qui en ont un usage moins modéré), l’usage de la capitale occupe une place importante dans les traités de typographie. Mais nous ne traiterons pas ici des titres, des noms propres, des noms géographiques (le mont Blanc mais le tunnel du Mont-Blanc mérite un article complet). Nous traiterons de noms communs qui changent de sens quand on leur colle une capitale.

Certains mots changent de genre quand ils changent de nombre ou de position dans la phrase. Rien d’étonnant donc à ce que le changement de graphie induise un changement sémantique. Mais la règle n’étant pas présente à tous les esprits, le glissement de sens se fait sournois.

L’exemple le plus évident du changement de sens à la capitale, c’est ce qui relève du vocabulaire sacré : la Création n’est pas la création, la Genèse n’est pas la genèse, Lui n’est pas lui, la Bible n’est pas une bible (voir aussi le rôle des articles définis).

On parlera des juifs en transition. Dans un manuel de typographie, on trouve juif et Juif.

Un temple juif. Un Juif d’Europe.

Normal, me direz-vous. Capitale au substantif, bas de casse à l’adjectif. De même, on écrira :

En mangeant un grec avec un ami grec, nous parlâmes de Lucien, qui écrivait en grec lors des calendes grecques, sans pour autant être lui-même un Grec.

Les noms de peuples prennent la capitale, mais pas les noms de communautés religieuses.

Un Français, une Arménienne, un Japonais. Un chrétien (un protestant, un catholique), un musulman (un chiite, un sunnite), un bouddhiste…

Mais les juifs/Juifs ? Où commence le peuple et où s’arrête la religion ? Bergson nous appelait à nous souvenir, je le dis sans cesse, que les mots n’étaient pas les choses mais des étiquettes collées sur les choses. Quand le mot est le même, l’amalgame menace aussitôt. Et j’en viens au but de cet article.

Paul Nash, Void of war, 1918
Paul Nash, Void of war, 1918

État d’urgence.

Nous vivons dans un état d’urgence. Nous vivons sous un État d’urgence.

État (Trésor) : Manière d’être (soit stable, soit sujette à des variations) d’une personne ou d’une chose. Synon. caractère, degré, situation; anton. devenir, action, mouvement. Par ext. Situation, condition d’une personne.

[Avec une majuscule] Autorité politique souveraine, civile, militaire ou éventuellement religieuse, considérée comme une personne juridique et morale, à laquelle est soumise un groupement humain, vivant sur un territoire donné. L’autorité de l’État ; l’intérêt supérieur de l’État ; conspirer contre l’État, […] coup d’État.

Chaque prolongation de ce qui devait être une mesure exceptionnelle et éphémère, chaque décision visant à rendre cette mesure plus pratique à mettre en place, à la normaliser, l’inscrire dans la Constitution etc., nous fait glisser d’un sens à l’autre. Nous étions en état d’urgence, ce qui devait signifier qu’une fois l’urgence passée, nous changerions d’état. Mais zoon politikon, tu vis dans l’État. Un État qui semble se plaire à être d’urgence (et non dans l’urgence). La loi martiale est plus rapide, plus simple, plus efficace pour maintenir l’ordre. C’est à se demander pourquoi ce n’est pas notre régime permanent. La démocratie, dites-vous ?

Oui, nous vivons sous un État d’urgence. Rendez-vous compte des avantages, cela permet à la fois d’assigner à résidence des militants écologistes, de surveiller sans s’en cacher les communications privées et perquisitionner sans mandat, dissoudre des associations, interdire des manifestations gênantes… mais pas les rassemblements des marchés de Noël. On n’annule pas le gigantesque et international salon Livre Paris et encore moins la Coupe du monde. Sacrifier la liberté contre une promesse de sécurité, oui, mais pas la consommation.

[Usage des capitales : Lexique de l’Imprimerie nationale]

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s