[Traduction] Denevi ○ Microgiga

Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864

J’ai traduit un certain nombre de microrrelatos de Marco Denevi (Falsificaciones, Thule). La plupart sont admirables dans la concision expressive mais aussi dans le fantastique absurde, parfois sauvagement ironiques (La Condena), parfois surprennement (?) tendres (Epílogo de las Ilíadas), parfois les deux à la fois (La Mujer ideal no existe). Je ne peux pas tout publier ici pour des raisons de droits, mais voici un avant-goût, un apéritif. Il s’agit de ma propre traduction. J’ignore si ces micro-récits sont traduits en français. Ils méritent en tout cas d’être connus.

[Peligro de las excepciones]

Le danger des exceptions

Assis sur le seuil de ma porte, je vis passer Lazare, toujours en suaire, au milieu d’une multitude qui l’acclamait. Après que la foule se fut éloignée, je vis passer un jeune homme en état de légère putréfaction. Puis une femme embaumée. Après la femme passa un squelette nu mais portant néanmoins des anneaux aux doigts. En voyant qu’un homme sans tête approchait, je lui demandai ce que signifiait tout ce défilé. Bien que dépourvu de tête, l’homme me répondit très civilement : « Quand la loi fut momentanément suspendue pour que Lazare sorte, nous autres avons profité de la suspension pour sortir aussi. Nous sommes nombreux. Regarde. » Je regardai et vis que sur le chemin avançait la colonne des ressuscités. L’atmosphère était devenue irrespirable.

Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864
Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864
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[Traduction] Gamoneda 2 ♦ Miscellanées

Kay Nielsen, East of the Sun and West of the Moon: Old Tales from the North. New York: G.H. Doran, 1922.

Temes mis manos

Pero a veces sonries y te extravias en ti misma

Y, sin saberlo, extiendes luz en torno a ti

Y yo adelanto mis manos y no llego a tocarte ;

Unicamente

Acaricio tu luz.

Kay Nielsen, East of the Sun and West of the Moon: Old Tales from the North. New York: G.H. Doran, 1922.
Kay Nielsen, East of the Sun and West of the Moon: Old Tales from the North. New York: G.H. Doran, 1922.

 Tu crains mes mains

Mais parfois tu souris et te perds en toi-même

Et sans le savoir, tu étends la lumière qui t’entoure

Et moi j’avance mes mains et je n’arrive pas à te toucher ;

Juste

À caresser ta lumière.

Antonio Gamoneda, Cecilia, trad. Jacques Ancet, Lettres vives, 2006

[Critique] Les corps du récit ☼ Lafon et Comaneci

Silhouettes de plastique au Salon d'Automne

« Aux petites filles de l’été 1976 ».

L’histoire fausse et vraie de Nadia Comaneci, gymnaste prodige, visage de la Roumanie communiste, nymphe immaculée que l’on n’autorisera à grandir qu’à regret. Il y a deux corps, ici. Le corps du récit, sa consistance, sa dichotomie italique, ses niveaux de lecture – le récit et le récit de l’écriture du récit. Et le corps de Nadia, bien sûr, Nadia aux mots rares, qui ne s’exprime pas, mais qui imprime le regard, Nadia qu’on n’écoute pas mais qu’on ne se lasse pas de regarder. Performance rare : remplir des pages et des pages à étudier le corps féminin sans en faire un objet de désir sexuel. La sexualité ne va pas à Nadia, ni la puberté. Le corps de la gymnaste est une arme, obéissante et affutée, un flambeau en même temps d’indépendance et de liberté, un couteau qui fend l’air et rejette la gravité, un pinceau qui trace sur la barre et au-dessus du saut-de-cheval des arabesques à la précision mathématique, des signes ésotériques qui nous ensorcellent.

Ces deux corps vont nous trahir.

Le corps de Nadia, en grandissant, en éclosant comme une fleur libidineuse, défigurant sa silhouette angélique : en compétition, les seins ballottent, le maillot rentre dans les fesses, le dos se couvre de transpiration. Le charme tombe, comme l’écrivent les journaux.

Le corps du récit trahit aussi, autant qu’une critique littéraire. Un chapitre mêle des extraits d’articles de journaux divers, généralistes et sportifs, américains et français. Des apartés en italiques chuchotent les conversations de l’auteur – la narratrice – le personnage écrivain ? et de Nadia Comaneci – ou du personnage de Nadia. Poursuivre la lecture « [Critique] Les corps du récit ☼ Lafon et Comaneci »