Les corps du récit ☼ Lafon et Comaneci

« Aux petites filles de l’été 1976 ».

L’histoire fausse et vraie de Nadia Comaneci, gymnaste prodige, visage de la Roumanie communiste, nymphe immaculée que l’on n’autorisera à grandir qu’à regret. Il y a deux corps, ici. Le corps du récit, sa consistance, sa dichotomie italique, ses niveaux de lecture – le récit et le récit de l’écriture du récit. Et le corps de Nadia, bien sûr, Nadia aux mots rares, qui ne s’exprime pas, mais qui imprime le regard, Nadia qu’on n’écoute pas mais qu’on ne se lasse pas de regarder. Performance rare : remplir des pages et des pages à étudier le corps féminin sans en faire un objet de désir sexuel. La sexualité ne va pas à Nadia, ni la puberté. Le corps de la gymnaste est une arme, obéissante et affutée, un flambeau en même temps d’indépendance et de liberté, un couteau qui fend l’air et rejette la gravité, un pinceau qui trace sur la barre et au-dessus du saut-de-cheval des arabesques à la précision mathématique, des signes ésotériques qui nous ensorcellent.

Ces deux corps vont nous trahir.

Le corps de Nadia, en grandissant, en éclosant comme une fleur libidineuse, défigurant sa silhouette angélique : en compétition, les seins ballottent, le maillot rentre dans les fesses, le dos se couvre de transpiration. Le charme tombe, comme l’écrivent les journaux.

Le corps du récit trahit aussi, autant qu’une critique littéraire. Un chapitre mêle des extraits d’articles de journaux divers, généralistes et sportifs, américains et français. Des apartés en italiques chuchotent les conversations de l’auteur – la narratrice – le personnage écrivain ? et de Nadia Comaneci – ou du personnage de Nadia.

Livre de silhouettes et de personnages – de masques.

Le discours est un roi du masque, et Lola Lafon nous le prouve, elle qui reconstitue, documente, rêve et invente tout à la fois, l’histoire vraie et fausse. D’autant plus que les versions divergent, comme le souligne la deuxième épigraphe : si on raconte la même histoire à deux personnes, toujours la raconter différemment, sinon, quand elles faisaient leur rapport à la Securitate, vous étiez fichu. Renseignements, contre-renseignement, censure, mensonges, déformations, exagérations marketing, opinions subjectives, données vérifiables, entrecoupement des sources. Lola Lafon, lors d’une rencontre (Bibliothèque Lucien Rose, Rennes, le 7 février 2014), conclut : c’est un roman.

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Salon d’automne, Paris, 2015

Bien sûr qu’elle peut sourire, répond Nadia aux journalistes qui la mitraillent de flashs après qu’elle ait remporté le premier 10/10 de l’histoire de la gymnastique. Mais uniquement après avoir accompli sa mission. On pourrait dire : son numéro. Numéro difficile et dangereux : d’où provient la fascination du public pour la compétition de très jeunes filles en gymnastique sinon du désir refoulé de les voir tomber et se briser ? Portée aux nues et jetée aux orties, Nadia se découpe dans des chapitres qui s’enchaînent, courts, précis, sans oublier d’accueillir en leur creux une ombre vide et nécessaire, celle du silence, du secret, de ce qu’on ne saura pas, de l’espace qu’il faut pour se mouvoir. Le style est celui de Nadia au JO de Montréal, sur un air de charleston. Sans chichis, dur et gracieux à la fois, toute trace du travail effectué effacé sous le masque de la légèreté.

 

La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, 2014, coll. « Roman »

[Cet article est paru dans L’Effeuillée de février 2014.]

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