La capitaine, la ravaudeuse, la cochenille et le prince blond des goules ♦ Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye

C’est avant tout un livre d’aventures difficile à lâcher, où se succèdent puis s’imbriquent les péripéties des différents personnages. Des personnages attachants, tour à tour victimes et bourreaux, lâches et révoltés, cyniques et tendres.

Estelle Faye évite adroitement les écueils en se saisissant d’enjeux que la littérature de fantasy commence à explorer : une perspective révolutionnaire populaire qui s’oppose aux jeux de trônes que l’on connaît ; des personnages féminins et LGBT bien campés qui ne se contentent pas d’exploser le test de Bechdel.

Malgré quelques révélations parfois rapides surtout vers la fin du récit et des moments de déjà-vu (ah, ces jolis minois éclaboussés de nourriture ou de poudre que l’on essuie délicatement du pouce), cette épopée en un tome fait plaisir à lire, notamment grâce à l’attention au détail, des fées de la vermine à l’onomastique évocatrice (sonorités juives, maures, slaves, celtes…). Un univers immersif avec son histoire, ses tabous, ses religions, ses contes, sa géographie, que l’on découvre avec évidence, intégré à la narration sans qu’elle n’en perde en rythme ou en intensité. On voyage et on frissonne devant les rouleaux d’ambre d’un océan sans nom, les palais sur pilotis de Bo-Chaï, les mines de Katow-Ser qui évoquent les mines d’or de la Serra Pelada capturées par Sebastiao Salgado.salgado

“Quand je suis arrivé au bord de cet énorme trou, j’ai senti se dérouler devant moi, quelques fractions de secondes, l’histoire de l’humanité, l’histoire de la construction des pyramides, la tour de Babel, les mines du roi Salomon.” – S. Salgado (Le Sel de la terre)

Le trait saillant du récit est sans doute sa perspective de l’histoire qui se rapproche du traitement des hobbits chez Tolkien, ces personnages modestes qui par leur héroïsme inattendu changent le cours des événements avec plus de bravoure que les « héros professionnels ».

 « Sans le sublime et le noble, le simple et le commun est totalement médiocre ; et […] sans le simple et l’ordinaire, le noble et l’héroïque n’ont aucun sens. » (J.R.R. Tolkien, Lettre 131 à Milton Waldman, 1951).

Tolkien avait recours à une autre race pour décrire l’humanité simple et ordinaire, hobbits inspirés des paysans anglais côtoyés dans les tranchées. Chez Faye, il n’y a que des humains, formidablement et désespérément humains. Les protagonistes sont tous d’assez basse extraction (ravaudeuse, mercenaire, clerc…), et souvent une condamnation sociale supplémentaire pèse sur eux. Humble, femme, homosexuelle, membre d’une minorité religieuse, le personnage de Sigalit incarne l’intersectionnalité. Dans son monde comme dans le nôtre il lui est difficile de faire entendre sa voix. Pourtant on l’entendra, et on entendra le peuple chanter comme le lion rugit : la révolution des misérables porte ici des accents hugoliens que sauf erreur, on ne relève guère dans les épopées anglo-saxonnes.

La dimension épique ne fait pas défaut : à la manière d’un chœur grec, les interludes de Ioulia la Perdrix, Cassandre assassine, donnent une dimension dramatique étonnante. Quelques scènes, comme le soulèvement des golems, résonnent d’un souffle à la Howard Shore.

Mais une place plus importante est donnée, il est vrai, à ce qui se déroule dans la tête des personnages – et dans leurs cœurs. Catherine Bouttier Couqueberg à propos du Seigneur des Anneaux (2002) note « la double nature de l’œuvre, épopée collective et geste héroïque d’individus solitaires, qui permet de passer des batailles à grand spectacle aux luttes intimes du combat contre soi-même ». Les Seigneurs de Bohen se place en miroir : c’est en partant des sentiments intimes que l’on passe à l’épopée collective.

Si certains lecteurs ont pu être décontenancés par l’importance (toute relative) des épisodes romancés et des physiques trop gracieux de certains protagonistes, on pourra leur répondre qu’avoir des héros qui ne sont pas (trop) handicapés émotionnellement apporte une fraîcheur bienvenue. Quant aux ikemen décriés – outre le fait que les mêmes critiques se plaignent rarement des protagonistes féminins sempiternellement désirables – pour envahissants qu’ils puissent être dans d’autres genres, ils sont encore bien rares en fantasy, du moins hors de personnages d’intrigants sournois ou de princelets fallots. On est tout de même ici loin de la romance, et chaque personnage, doté d’une psychologie propre, est un catalyseur de l’intrigue, à commencer par Sorenz et Wenceslas. Si en plus ils sont gourmands à imaginer, pourquoi s’en priver ?

Les Seigneurs de Bohen offre une lecture haletante mais plaisante qui ne me semble pas exactement ressortir de la dark fantasy : on ne trouve pas vraiment de personnages torturés ni d’atmosphère oppressante. Le passé de Sainte-Étoile aurait pu en relever mais nous n’en avons que des allusions (dans une préquelle peut-être ?). Ce qui rattache l’ouvrage au genre sont les oscillations de moralité des personnages, même si elles pourraient être plus poussées. On ne s’attarde pas sur les actes violents. Le ton lapidaire peut cependant parfois conférer une cruauté supérieure, comme l’on comprend au détour d’un dialogue que [SPOILER] c’est son propre héritier, prisonnier d’une métamorphose, qu’un parent abusé a fait brûler vif.

En conclusion, c’est un voyage agréable et rythmé dans lequel vous serez vite embarqués, classique par certains thèmes et plus moderne dans d’autres approches, à suivre des personnages accrocheurs et pleins d’épaisseur, dont un certain nombre sont des femmes, et ça aussi, ça fait du bien.

Mention spéciale aux odeurs décrites. Rien de tel pour passer directement en Bohen.

BohenEstelle Faye, Les Seigneurs de Bohen, Critic, 2017.

 

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