Le langage impossible╚ ╣de la poésie

[Extrait de mon mémoire de M1 Écrire le sacré]

Le langage impossible de la poésie de Georges Bataille

D’où vient la poésie ? Dans Faux pas, Maurice Blanchot compile divers articles qui portent généralement sur un écrivain, un courant littéraire ou une œuvre (dont L’Expérience intérieure de Bataille), introduits par un texte intitulé « De l’angoisse au langage[1] ». Selon lui, l’écriture provient et retourne à l’angoisse « qui ouvre et ferme le ciel[2] » : l’écrivain est à la fois l’homme angoissé et le rhéteur de sang froid, il doit se dissocier pour pouvoir ressentir et exprimer son ressenti. Sa figure tutélaire est le cercle vicieux. L’angoisse le rend muet et stérile, mais elle est pourtant nécessaire pour qu’il puisse faire de sa prose une dépense totale, sans but, inutile. Ce concept d’art inutile est cependant contraire au mouvement parnassien, qui revendiquait un art au-delà de l’utilité. Blanchot défend une poésie qui se doit de se rendre elle-même insignifiante, qui doit s’autodétruire. C’est par l’angoisse qu’il prétend y arriver, l’angoisse qui se fixe sur n’importe quel objet et l’évide, rendant tout incertain.

Le langage habituel ne peut plus être d’aucune aide alors : il faut immoler les mots pour s’en rendre maître, pour leur donner un sens que l’on est seul à maîtriser. Mais ces mots contrôlés gardent toujours une part de non-sens liée au hasard qui empêche l’œuvre d’être achevée. L’inachèvement est primordial, faute de quoi l’œuvre s’immobilise. Or elle n’existe que par son mouvement. Sylvain Santi dans son étude Georges Bataille, à l’extrémité fuyante de la poésie[3] distingue la poésie de l’œuvre poétique : la poésie est le refoulé du discours ; l’œuvre poétique son résidu coagulé. Il ne peut y avoir d’œuvre véritablement poétique car la poésie comme la flamme naît en se consumant, naît en mourant déjà : « chaque poème réel meurt en même temps qu’il naît, et la mort est la condition même de son accomplissement[4] ». C’est un passage, un changement, non une substance ; une trace en tant que trace et non substance qui projette une trace, pour reprendre Derrida.

Contestation dynamique plutôt que conclusion statique, elle est dénudation, annulation, pure dépense. Vincent Vivès dans son article « Anarchipel – poésie et désordre philosophique[5] » compare cette poésie à un soleil, car elle brûle sans compter, sans but. Elle ne peut changer le monde (ce qui la rendrait utile), mais elle le met à distance quand l’usage désordonné et « flottant » des mots ouvre une brèche, un espace interstitiel dans l’univers de la représentation du monde. De ce fait, elle révèle le Moi qui s’était soumis au langage social, annihile pensée et temps. Elle se caractérise, enfin, par son caractère d’irréalisation, voire d’absurdité paradoxale : Vivès conclut ainsi que « la poésie est tout autant langage que refus du discours, tout autant cri que silence (un silence dialectique, qui n’est pas néant mais création, poïésis d’une puissance d’anéantissement des bruits de la parole : c’est l’un des sens de l’impossible[6]) ».

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Bernini, L’Extase de Sainte Thérèse, 1651 (c) Institut national d’histoire de l’art.

[1] Maurice Blanchot, Faux pas, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 1971.

[2] Ibid, p.12.

[3] Sylvain Santi, Georges Bataille, à l’extrémité fuyante de la poésie, Amsterdam, Rodopi, coll. « Faux titre », 2007.

[4] Ibid, citation de la p.394 des Œuvres complètes VII de Georges Bataille, op.cit., p.184.

[5] Vincent Vivès, « Anarchipel – poésie et désordre philosophique », Littérature, n°152, avril 2008, p.47-64.

[6] Ibid, p.63.

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