[Traduction] Le Duende de l’Espagne endolorie

Conférence que Federico García Lorca prononça à Buenos Aires et La Havane en 1933, intitulée Jeu et théorie du duende (extrait). Traduction © Rafaëlle Gandini Miletto 2018.

Introduction au duende

Manuel Torres, grand artiste du peuple andalou, dit à quelqu’un qui chantait :

Tu as la voix, tu connais la manière mais jamais tu ne perceras car tu n’as pas de duende.

Dans toute l’Andalousie, de Jaén à Cadix, tout le monde parle constamment du duende et le découvre quand il apparaît avec un instinct sûr. Le merveilleux chanteur El Lebrijano, créateur de la Debla, disait : Les jours où je chante avec le duende personne ne peut m’égaler ; la vieille danseuse gitane la Malena s’exclama un jour en entendant Brailowsky jouer un morceau de Bach : Hé ! ça a du duende ! et elle bâilla devant Gluck et Brahms et Darius Milhaud. Et Manuel Torres, l’homme le plus cultivé que j’ai connu, a dit en écoutant Falla su Nocturno du Generalife, cette phrase splendide :

Tout ce qui a des notes noires a du duende.

Et il n’est pas de vérité plus grande.

Guitare de rue, Medina, Andalousie
Guitare de rue, Medina, Andalousie

Ces notes noires sont le mystère, les racines vissées dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d’où nous vient ce qui est essentiel dans l’art. Les notes noires, dit l’homme populaire d’Espagne, s’accordant avec Goethe qui définit le duende en parlant de Paganini, quand il dit :

Pouvoir mystérieux que tous ressentent et qu’aucun philosophe ne peut expliquer.

Ainsi donc, le duende est ce qui peut et non ce qui fait, ce qui lutte et non ce qui pense. J’ai entendu un vieux maître dans l’art de la guitare dire :

Le duende n’est pas dans la gorge ; le duende monte de l’intérieur par la plante des pieds.

Il ne s’agit pas d’une faculté mais d’un style véritablement vivant, c’est du sang, c’est de la culture millénaire, de la création en acte. Ce « pouvoir mystérieux que tous ressentent et qu’aucun philosophe ne peut expliquer » est en somme l’esprit de la forêt, le même duende qui embrassa le cœur de Nietzsche qui le recherchait sous ses formes extérieures sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet, sans le trouver et sans savoir que le duende qu’il pourchassait avait fait un saut des impénétrables Grecs aux danseuses de Cadix ou au cri égorgé et dionysiaque de la siguiriya de Silverio.

La cantaora

Un soir, la « cantaora » andalouse Pastora Pavón, la Niña de los Peines, sombre génie hispanique, égalant en fantaisie Goya ou Rafael el Gallo, chantait dans une modeste taverne de Cadix. Elle jouait avec sa voix d’ombre, sa voix d’étain fondu, avec sa voix couverte de mousse qu’elle enchevêtrait dans sa chevelure ou qu’elle mouillait de camomille ou qu’elle perdait dans des jardins de cistes obscurs et lointains. Mais rien ; c’était inutile. Le public se taisait.

Là se trouvait Ignacio Espeleta, beau comme une tortue romaine, qui quand on lui demandait comment il faisait pour ne pas travailler répondait avec un sourire digne d’Argantonio : Comment pourrais-je travailler moi qui suis de Cadix ? Là se trouvait Eloísa, l’ardente aristocrate, catin de Séville, descendante directe de Soledad Vargas qui dans les années 1930 refusa de se marier avec un Rothschild car il n’était pas digne de sa condition. Là étaient les Florida, qu’on pense équarrisseurs mais qui sont en réalité des prêtres millénaires qui continuent de sacrifier des taureaux à Gerión ; et dans un angle, l’imposant propriétaire de bétail don Pablo Murube avec son visage de masque crétois. Pastora Pavón cessa de chanter au milieu du silence.

Seul, sarcastique, un homme petit, de ces homoncules danseurs qui sortent des bouteilles d’aguardiente, dit d’une voix très basse : Vive Paris ! comme s’il disait :

Ici peu importe les facultés, la technique, la maîtrise. C’est autre chose qui importe.

Alors la Niña de los Peines se leva comme une folle, brisée comme une pleureuse médiévale et elle but cul sec un grand verre d’eau de vie d’anis de feu et elle s’assit à chanter sans voix, sans souffle, sans nuance, la gorge brûlée mais… avec du duende. Elle avait réussi à tuer toute la structure de la chanson pour laisser le passage à un duende furieux et brûlant, ami des vents chargés de sable et l’audience déchirait ses vêtements au même rythme que se les arrachent les Antillais noirs du rite, pelotonnés devant l’image de sainte Barbara. La Niña de los Peines dut arracher sa voix car elle savait que les gens exquis qui l’écoutaient ne demandaient pas des formes mais la moelle des formes, la musique pure, avec un corps succinct pour pouvoir se maintenir dans l’air. Elle dut appauvrir ses savoir-faire et sa sécurité, c’est-à-dire éloigner sa muse et attendre désemparée que son duende vienne et daigne lutter à bras-le-corps. Et comme elle chanta !

Sa voix ne jouait plus, sa voix était un flot de sang digne de sa douleur et de sa sincérité et elle s’ouvrait comme une main de dix doigts pour les pieds cloués et pourtant pleins de tempête d’un christ de Juan de Juni. La venue du duende suppose toujours un changement radical de toutes les formes sur de vieux plans, elle donne des sensations de fraîcheur totalement inédites, avec une qualité de rose tout juste créée, de miracle, qui produit un enthousiasme presque religieux. Dans toute la musique arabe, danse, chanson ou élégie, la venue du duende est saluée par d’énergiques Allah, Allah !, Dieu, Dieu ! si proches du Olé ! des toreros qu’il pourrait s’agit de la même chose ; et dans tous les chants du Sud de l’Espagne l’apparition du duende est suivie par le cri sincère de Viva Dios !, profond, humain, tendre cri d’une communication avec Dieu par le biais des cinq sens, grâce au duende qui agite la voix et le corps de la danseuse […].

Oiga aquí el duende

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