[Critique] Gueule de truie, en-dehors de tout

Pardonnez-nous

Le monde est déjà mort. C’est autre chose. C’est pire. C’est après.

Gueule de truie de Justine Niogret, Éditions Critic,  Hors collection, 2013.

Gueule de Truie de Justine Niogret, Critic
Gueule de Truie de Justine Niogret, Critic

Dans un monde post-apocalyptique, Gueule de Truie, Inquisiteur masqué, poursuit sa mission : exterminer les restes de vie qui demeurent pour accomplie la volonté divine. Dieu a ouvert la bouche pour un nouveau Déluge – un déluge de bombes, peut-être. Les souvenirs de la vie d’avant s’effacent déjà chez la plupart des gens, comme chez la fille. Gueule de Truie n’a pas de souvenir, pas de visage, pas droit à la pensée, pas de nom. Il est l’instrument, la main qui broie. Mais même la main qui broie se questionne un jour sur ce qu’elle a à broyer.

Gueule de Truie rencontre la fille, il ne la tue pas, et cette absence entre eux ouvre l’inquisiteur. Il cherche pourquoi. Il cherche le mot juste qui lui permettra de comprendre. Le roman est un road-trip en style descriptif, les dialogues sont râpeux, atones. Parce que les Gens d’après le Flache ne parlent pas. Ils grognent des appétits ou répètent des syntagmes au sens oublié – slogans publicitaires devenus prières. Gueule de Truie quitte les Pères et ouvre son masque pour la fille. La fille qui est possédée par une boîte métallique au contenu mystérieux qui l’attache, la remplit et la force à continuer son chemin. Gueule de Truie la suit, et des failles et des pensées surgit son propre chemin, sa propre quête brumeuse. La quête du mot qui, toujours, fait dévier son poing lorsqu’il veut la frapper. Mais pas de romance ici. Le monde se fait plus étrange, plus et moins familier à la fois. Hallucinations et monstres. Épiphanies ratées. L’apocalypse a déjà eu lieu, et n’a rien dévoilé. La terre est recouverte de forêts et d’ignorance.

Ce mot-quête, on le devine ineffable. Numineux désespoir. Il est par-delà la vie, du moins autre que la vie. Sens aliéné des choses. La main de Gueule de Truie se referme sur des fumées. Une autre vie est là, qu’il refuse, qu’il méprise : la vie de la chair. Masque, manteau et gants, il est une coquille de cuir et de métal refusant toute sensation. C’est pourtant son point de vue, baignant le roman, qui charge le monde d’une sensorialité extrême. La route, les arbres, les pierres, les maisons, tout semble se muer en un animal lascif et dévorant.

Une ouverture noire au milieu du sol, un escalier effondré et des marches comme des dents qu’on aurait écrasées. […] Les feuilles et les herbes dures se glissent dans la bouche, y pendent, animaux et tentacules. Lents. Lourds. Rampant en silence. Avançant vers la langue. 

Serait-il impossible que le mot vienne par la chair, dans ce monde où le pardon s’accorde avec de longues pinces en fer ?

Justine Niogret est également l’auteure du multiprimé Chien du heaume chez Mnémos et récemment du Syndrome du varan au Seuil.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s