Le chant des glaces : Point Rasclar

— Point Rasclar.

Ma voix était devenue rauque. Minérale.

Bliss coupa le moteur à une centaine de mètres du premier racleur. C’était ici que se trouvait la toute dernière trace de civilisation de Basse-Terre. La plus éloignée. Au-delà, nous serions seuls. Nous sortîmes du véhicule et contemplâmes le spectacle en silence.

C’était irréel. Tout d’abord, il y avait cette brume. Une brume épaisse, humide, lourde sur nos épaules, et qui coulait avec elle toutes les souffrances du monde. Puis, jetée sur la neige comme une pâle lune, la clarté crue des projecteurs de trois gigantesques racleurs. Des pantins mécaniques de cinquante mètres de haut, des monstres d’acier sur chenilles, armés d’une gigantesque pelle et qui remontaient, inlassablement, l’écoulement du glacier. Régulièrement, ils raclaient la glace et la déversaient en avalanches crissantes à l’intérieur de vastes conteneurs mobiles. Et en fond, comme l’horizon d’une aquarelle fade, une véritable file d’attente de véhicules, d’interminables convois en aller-retour depuis Basse-Terre.

C’était là le cœur de Delas. La puissance de la technologie au service de l’humanité dépendante, c’était ici qu’elle se révélait, sur ce morceau d’eau gelée en mouvement perpétuel, parmi ces centaines d’hommes et de femmes qui charriaient chaque jour des milliers de tonnes de glace sans en voir la fin. Il était là, le courage, sous sa forme la plus brute. Et il avait pour moi une signification singulière, cristallisant dans un même temps tristesse, admiration et colère.

Cet endroit me troublait profondément. Une douleur censurée, un déni qui revenait parfois, plus glaçant qu’un cryel et plus pénétrant qu’une lame affûtée. Et je me tenais là, comme à l’étape d’un douloureux pèlerinage, en dépit du froid mordant qui me giflait le visage et de l’humidité glaciale qui condensait dans ma nuque. Je m’y tenais parce que j’avais à comprendre. À trouver une logique, une explication, un sens, qui pourtant m’échappait. Je pensais à mes trois compagnons. Qu’y voyaient-ils ? L’admiration leur ôtait-elle tout commentaire ? La prouesse métallique ou l’exploit humain ? Ou plutôt, comme moi, la tragédie et l’injustice terrible qui se jouait devant nous ?

Ici, la notion d’absurdité prenait tout son sens. Le travail n’avait aucune substance. Il n’était qu’un éternel recommencement, dénué de toute finalité et moralement si dur, si quotidiennement répétitif et infini, que l’exécuter m’aurait probablement conduit à me jeter dans une crevasse. Le glacier avançait et ne cesserait jamais d’avancer. Eux creusaient et ne cesseraient jamais de creuser, jusqu’à l’épuisement. Je ne pouvais rien ressentir d’autre qu’une gigantesque vague de honte. Nous étions trois imbéciles égoïstes cherchant à sauver leur peau. Mais combien d’autres demeureraient ?

Bonnes feuilles du Chant des glaces de Jean Krug, éditions Critic, 2021.

Dernier arrivage

J’ai eu le plaisir de travailler sur ce manuscrit avec Jean Krug pour le compte des éditions Critic.

Le Chant des glaces décrit des intrigues scientifiques et politiques qui se heurtent à des destins humains. Son écriture polyphonique et sensible nous transporte dans un monde gelé. Une ode à la glace et à l’amitié.