[Motifs] Plaisirs d’alcÔve

Jean Joseph Benjamin Constant, Le soir sur les terrasses

L’alcôve signifie à la fois

  1. Lieu de discussions littéraires ;
  2. Lieu des rapports amoureux ;

et vient de l’espagnol alcoba qui lui-même vient de l’arabe al qubba qui signifie d’abord coupole. Et coupole (qui vient de l’italien cupola, lui-même venu du bas latin cupula, diminutif de cupa, cuve) signifie bien sûr voûte hémisphérique, mais aussi petite tasse pour la dégustation des vins.

Jean Joseph Benjamin Constant, Le soir sur  les terrasses
Jean Joseph Benjamin Constant, Le soir sur les terrasses (Maroc), 1879, Musée des Beaux-Arts de Montréal

D’autres étymologies : TLFi

[Motifs] Intraduisibles #1

Mannequin à la fenêtre

Despedirse a la francesa

Quand un mot étranger – vraiment ? – vous ressaute à la mémoire alors que vous êtes hors du contexte de cette langue apprise. Parce que vous préférez cet autre mot. Ou, surtout, parce que ce mot n’existe pas dans votre langue. Vous avez appris sa réalité dans la langue étrangère, et maintenant c’est une case supplémentaire dans votre bibliothèque mentale, mais dans votre serveur Langue maternelle, la case est vide. Le serveur Langue étrangère supplée automatiquement et votre langue vire.

Dans la plupart des cas, l’objet, l’action ou le sentiment désigné par ce mot existe dans votre langue maternelle, mais est désigné par une périphrase.

Ce qui m’est arrivé un matin : partie d’une réunion sans savoir quoi dire (« merci » alors qu’on vient d’avoir du travail en plus ? « à bientôt » alors qu’on va revoir la personne dans deux minutes ?), je cherchais une formule pour me despedir. Le mot a sauté sous ma langue, despedirse, la recherche d’équivalent français tournait à vide. Je tentai de circonscrire le sens : c’est quand on s’en va. Saluer, mais uniquement au moment de partir, pas au moment d’arriver. Au bout d’un moment de vacillement, je trouvai la formule : dire au revoir. L’espagnol se comportait en anglais : un verbe au sens précis, contre une périphrase française composée d’un verbe générique et d’une suite de mots pour le préciser. Plus long, le français s’en trouve involontairement plus précis : despedirse, on peut le faire d’une parole, d’un mot écrit ou d’un geste. « Dire » inclut lui, déjà, le moyen.

Je consultai un dictionnaire bilingue en ligne pour vérifier la définition de despedirse. En premier sens donné, une expression : despedirse a la francesa. Traduction : filer à l’anglaise.

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Edit : sur un autre dictionnaire, on trouve « prendre congé ». Le sens est plus proche car plus vague, mais on a toujours un verbe générique + mot qualifiant.

En cherchant dans google images.es « despedirse », on trouve un poster en anglais : Find the good in goodbye. Les mots anglais agglutinés se prêtent aisément à un exercice étymologique (plus ou moins fantaisiste), plus que les mots français ou espagnols issus et tordus du latin. On peut néanmoins facilement remonter ici :

– Des-pedir-se : se dé-demander. Qu’on ne demande plus sa présence.

– Au re-voir : jusqu’à la prochaine fois que l’on verra l’autre.

Pour lire en plus

Le Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles, ou ce que son auteur Barbara Cassin en dit sur le site de la revue Les Transeuropéennes (http://www.transeuropeennes.eu/fr/articles/voir_pdf/83)

Positive Lexicography Project, œuvre collaborative lancée par Tim Lomas autour des mots du bonheur, qui permet incidemment de découvrir énormément d’initiatives en ligne sur la traduction, dans un grand nombre de langues (http://www.drtimlomas.com/backup-analytic-lexicography)

Crédit image : Edgardo W. Olivera, Desde la ventana, colonia del Sacramento, Uruguay.

[Motifs] Édité et déité : pour un d décalé

Avenue des Gobelins, Eugène Atget

Déité : de deitas, latin, issu de deus, dieu. Caractère de ce qui est divin. Divin : propre à la divinité. Déité par extension signifie aussi divinité.

« Édité » est le participe passé du verbe « éditer », du latin « edere » qui signifie mettre au jour, produire (Trésor) ou sortir, mettre dehors (Littré : « e » + « dere » qui vient de « darer » qui signifie « donner »).

Edere selon le dictionnaire Olivetti signifie « mettre dehors » (mais aussi « manger »).

On voit le lien entre mettre dehors et mettre au jour (sortir, révéler) mais c’est moins évident pour « produire ». Mettre au jour c’est donner vie à quelque chose qui existe déjà, éditer c’est donc effectivement publier (« publier » signifie « faire connaître au public »).

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[Motifs] Gigot & gigoter

Robe à manches gigot

Gigot et gigoter, même racine ?

 Ne mégotons pas : oui, gigot et gigoter semblent avoir la même racine. On écrit d’ailleurs parfois « gigotter » pour « s’agiter ». « Gigotté » avec deux « t » s’utilisait aussi comme synonyme de « membré » (Trésor, vx, fam.). Le lien entre s’agiter et un plat de viande passe en effet par le membre : la jambe, en réalité.

On peut retraverser l’étymologie ainsi :

Gigot (cuisse) > bouger des gigots > danser/gigoter.

Mais aussi comme cela :

Gigue (instrument de musique) > danser la gigue > gigoter.

ou

Gigue (instrument de musique) > gigot (par ressemblance dans la forme allongée) > gigot (cuisse) etc.

Mais alors (et c’est là le délice de l’étymologie), d’où vient « gigue » ?

Le Littré donne trois définitions :
1) longue jambe
2) danse
3) instrument de musique
4) assistant du fruitier dans le Jura (cherchez l’intrus)

Étymologiquement, le Littré se perd en conjectures :

Gigue 1. L’espagnol gigote signifie hachis, capilotade ; dans le saintongeois gigourit signifie brouet ; ces mots ont-ils quelque rapport entre eux et avec gigot ?

Le Trésor explore plusieurs pistes : « gigue » a été employé pour parler d’une « pièce de lut » au XVIIe siècle, peut-être par extension du verbe « giguer » qui apparemment signifie « folâtrer » mais également, si l’on se fie à une citation du Littré… « danser, sauter », bref « s’agiter » :

S’il faut giguer et se battre, Elle en donne six pour quatre [Gombaut, Ép. liv. I, dans RICHELET]

Mais le mot peut également venir d’un emprunt à l’anglais « jig » qui signifie « air de danse » et par extension « danse vive », attesté dès le XVIe siècle et… d’origine inconnue.

Manches gigotIllustration : manches à gigot. Tiré de Les Modes, mai 1904, L.-É. Reutlinger.