[Critique] Peau froide, cœur chaud

La peau froide d'Albert Sánchez Piñol

Journal de la peur

La Peau froide, d’Albert Sanchez Piñol (roman traduit du catalan par Marianne Million), Actes Sud, 2007.

Qu’est-ce qui pousse un homme à se porter volontaire pour habiter un îlot dépourvu de toute forme de vie, dans le cercle polaire, à des centaines de kilomètres de toute route commerciale ?

Couverture de La peau froide
La peau froide d’A. Sánchez Piñol, Actes Sud

Un tel homme ne peut qu’avoir renoncé à la vie, ou du moins à ses idéaux. À son idée du bonheur. Quand le climatologue débarque sur l’îlot, il ne trouve qu’un étranger asocial à moitié fou qu’il prend pour le gardien du phare (situation A). À la fin du roman, la scène se répétera, avec le climatologue à la place du gardien (situation B).

Entre les deux, le journal de ces quelques mois qui ont permis d’arriver de la situation A à la situation B. Entre les deux, des orages, des couchers et des levers de soleil, beaucoup, de la peur aussi ; surtout de la peur, des cheveux virés au gris en une nuit comme dans une nouvelle fantastique, des balles de fusil comptées et recomptées, de la haine, de l’amour, et des créatures mi-homme mi-poisson, les « faces de crapaud » à la peau froide.

Entre les deux, l’apocalypse, des caisses de dynamite, la guerre comme seuls peuvent la faire deux hommes dès qu’ils se sentent, non pas même en danger, mais hors de l’habituel. La peur superstitieuse – ces êtres sont des incarnations maléfiques et cannibales – laisse place au racisme – curiosité scientifique mâtinée de mépris instinctif. L’idée que – peut-être – ces êtres gris seraient doués de raison, de sentiment, d’humanité, passe hélas par le désir – ou l’amour. Mais l’idée éclot. Tard, très tard. Sans doute toujours trop tard.

Avec une économie de moyens qui fait penser à l’austérité des scientifiques isolés en Antarctique, Albert Sanchez Piñol, anthropologue de profession, traite à la fois de la désillusion, de l’altérité, des rapports humains (et extra-humains). Flaubert moderne s’essayant à faire du Maupassant, mais ayant élargi la nouvelle en un roman d’apprentissage ironique, Sanchez est autant à l’aise en tableaux psychologiques à la George Eliot qu’en créatures fantastiques dignes d’un fanzine SF.

 

La peau froide a été adapté en film en 2017 par Xavier Gens, et rangé en « Mystère-Horreur »…

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[Littérature] Hey ♫ Mister Sandman

Sandman

« Bien sûr, tu crois pas au fés. Tu as quinze ans. Tu penses que j’y croyais, moi, à quinze ans ? Il m’a fallu en avoir au moins 140. 150 peut-être. »

Sandman
Sandman de Neil Gaiman, Urban Comics / Vertigo, vol. 4

Neil Gaiman, Sandman, DC Comics (trad. fr. Urban Comics / Vertigo), 1989-1996.

[Critique] L’homme maigre ○ oligochète fantasque

L'Homme maigre de Xavier Otzi

couv-homme-maigre L’Homme maigre, Xavier Otzi, Les Luciférines, 2017.

C’est une histoire d’horreur originale et délicate que nous offre Xavier Otzi sous la peau douce de ce court roman des Luciférines.

Qui est donc vraiment Djool, le paisible gardien de cimetière ? Que révélera le mystérieux contenu de sa brouette qu’il épand au fil des allées ? Et pourquoi craint-il tant les oiseaux ?

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[Traduction] Denevi ○ Microgiga

Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864

J’ai traduit un certain nombre de microrrelatos de Marco Denevi (Falsificaciones, Thule). La plupart sont admirables dans la concision expressive mais aussi dans le fantastique absurde, parfois sauvagement ironiques (La Condena), parfois surprennement (?) tendres (Epílogo de las Ilíadas), parfois les deux à la fois (La Mujer ideal no existe). Je ne peux pas tout publier ici pour des raisons de droits, mais voici un avant-goût, un apéritif. Il s’agit de ma propre traduction. J’ignore si ces micro-récits sont traduits en français. Ils méritent en tout cas d’être connus.

[Peligro de las excepciones]

Le danger des exceptions

Assis sur le seuil de ma porte, je vis passer Lazare, toujours en suaire, au milieu d’une multitude qui l’acclamait. Après que la foule se fut éloignée, je vis passer un jeune homme en état de légère putréfaction. Puis une femme embaumée. Après la femme passa un squelette nu mais portant néanmoins des anneaux aux doigts. En voyant qu’un homme sans tête approchait, je lui demandai ce que signifiait tout ce défilé. Bien que dépourvu de tête, l’homme me répondit très civilement : « Quand la loi fut momentanément suspendue pour que Lazare sorte, nous autres avons profité de la suspension pour sortir aussi. Nous sommes nombreux. Regarde. » Je regardai et vis que sur le chemin avançait la colonne des ressuscités. L’atmosphère était devenue irrespirable.

Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864
Disparate ridículo par Francisco de Goya, 1864

[Critique] Maki de pensée en l’air

Pots de miel

 Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises, Ryoko Sekiguchi, P.O.L, 2013.

 Comme le fait remarquer Ryoko Sekiguchi dans sa préface de ce recueil (Le Club… et autres cuisines, et non Le Club… et autres nouvelles comme on s’y attendrait) « dans les romans français d’aujourd’hui, les personnages doivent certainement se cacher pour se nourrir car on les voit rarement mettre quelque chose dans leur bouche ». Bien que la gastronomie française soit internationalement réputée, manger en littérature semble garder un aspect bien trop charnel et terre-à-terre. Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Le Club des Gourmets… s’emploie à contredire délicieusement ces préjugés, en montrant la richesse et la diversité du thème de la nourriture dans la littérature et l’art japonais.

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Pots de miel à la Boquería, Barcelone.

Saké de Proust et crème glacée céleste

La nourriture est partout : en roman, nouvelle, dans des essais philosophiques, des poèmes, des mangas, des films (cf. Tampopo de Jûzo Itami, la quête du ramen parfait). Il s’agit rarement d’un simple détail destiné à « faire vrai ». Les extraits choisis dans ce livre à la manière d’apéritifs nous donnent un aperçu de tout ce que la nourriture peut dire, depuis des contes du XIIe siècle jusqu’à l’extrême contemporain : en-dehors des recettes et des descriptions à mettre l’eau à la bouche, la nourriture y est le support privilégié des idées et des sensations les plus spirituelles. On y trouve du saké-madeleine de Proust décadente, des sushis mélancoliques qui ne peuvent redonner force et vie qu’au prix d’une accélération entropique fatale, un sukiyaki de canard emblème national ironique, de la « crème glacée céleste » permettant le passage dans l’autre monde, des pâtisseries faisant office de marqueur social dans le Japon rationné d’après-guerre, des champignons dont on nous dit, déçu, qu’ils ne sont finalement pas aphrodisiaques… Dans la dernière et la plus longue nouvelle, qui donne son titre au recueil, la gastronomie (chinoise, summum de la gastronomie mondiale), recherchée jusqu’à la folie, art transcendant et érotique, abolit les manières sociales et même la réalité, plongeant le lecteur dans le récit d’aventures fantastiques entre rêverie opiacée et cauchemar indigeste. Poursuivre la lecture de « [Critique] Maki de pensée en l’air »

[Critique] Heures creuses │ Le temps préhistorique

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015

AVEC HEURES CREUSES, Elsa Boyer part d’un phénomène que chacun connaît : ces non-temps dans des non-lieux, ces minutes qui se larvent grisâtres, ces suspensions de vie. Entre la métaphore et le fantastique, ce second roman, paru en 2013, ne se laisse pas classifier. La rêverie fantasmagorique côtoie l’anticipation dystopique.

Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015
Aaron Siskind au Pavillon populaire, Montpellier, 2015

C’est l’histoire d’une ville qui se laisse couler dans les heures creuses, d’un homme sans qualités survivant sans appétit, à la recherche d’un tout petit peu de sens, d’un tout petit peu de calme, à la recherche de Gertrude Jeckyll. Gertrude Jeckyll, femme sous-marin fendant l’air anxiogène des heures creuses, femme disparaissant sans cesse au bout d’un couloir, femme dissoute dans son bain trop plein. Car les heures creuses dissolvent tout, douces et violentes comme les rêves d’une adolescente, elles couvrent de sable le bitume.

La ville agonise sous un dôme invisible, envahie par les mécanismes lents des iguanes, éblouie par l’immobilité des immeubles vides, engluée dans un temps semblable au temps de la préhistoire, un temps d’avant le temps. Plus de montre ni de compteurs : l’invasion invisible se glisse partout où les signes s’effacent : panneaux de signalisation, livres, mots.

Tapi dans sa Lotus Esprit, l’homme sans qualités brûle le vent gluant des heures creuses à  200km/h, discute avec des iguanes et des cellules, dort dans des hôtels de bord de mer, hallucine, rêve, accélère, vit – pour combien de temps – dans la pesanteur qui décompose ses pensées et ses gestes.

Heures creuses, Elsa Boyer, POL, 2013.