[Littérature] à l’angle, le paysage

Chrysanthemums by a Stream

Quand je commence à écrire un roman, moi-même en tant qu’auteure, j’avance sans savoir vers où je marche. Écrire en le sachant est inintéressant. En écrivant une phrase, je tourne à l’angle d’une rue et je découvre un nouveau paysage. En répétant cette opération, quand je termine l’écriture, je me retourne et je vois le chemin que j’ai tracé pour arriver jusqu’ici. J’écris toujours de cette manière.

Yoko Ogawa in « Voyage dans la mémoire des morts », Christian Merlhiot, 2008.

Chrysanthemums by a Stream
Chrysanthemums by a Stream (1700s-1800s) – Ogata Korin

[Critique] Maki de pensée en l’air

Pots de miel

 Le Club des Gourmets et autres cuisines japonaises, Ryoko Sekiguchi, P.O.L, 2013.

 Comme le fait remarquer Ryoko Sekiguchi dans sa préface de ce recueil (Le Club… et autres cuisines, et non Le Club… et autres nouvelles comme on s’y attendrait) « dans les romans français d’aujourd’hui, les personnages doivent certainement se cacher pour se nourrir car on les voit rarement mettre quelque chose dans leur bouche ». Bien que la gastronomie française soit internationalement réputée, manger en littérature semble garder un aspect bien trop charnel et terre-à-terre. Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Le Club des Gourmets… s’emploie à contredire délicieusement ces préjugés, en montrant la richesse et la diversité du thème de la nourriture dans la littérature et l’art japonais.

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Pots de miel à la Boquería, Barcelone.

Saké de Proust et crème glacée céleste

La nourriture est partout : en roman, nouvelle, dans des essais philosophiques, des poèmes, des mangas, des films (cf. Tampopo de Jûzo Itami, la quête du ramen parfait). Il s’agit rarement d’un simple détail destiné à « faire vrai ». Les extraits choisis dans ce livre à la manière d’apéritifs nous donnent un aperçu de tout ce que la nourriture peut dire, depuis des contes du XIIe siècle jusqu’à l’extrême contemporain : en-dehors des recettes et des descriptions à mettre l’eau à la bouche, la nourriture y est le support privilégié des idées et des sensations les plus spirituelles. On y trouve du saké-madeleine de Proust décadente, des sushis mélancoliques qui ne peuvent redonner force et vie qu’au prix d’une accélération entropique fatale, un sukiyaki de canard emblème national ironique, de la « crème glacée céleste » permettant le passage dans l’autre monde, des pâtisseries faisant office de marqueur social dans le Japon rationné d’après-guerre, des champignons dont on nous dit, déçu, qu’ils ne sont finalement pas aphrodisiaques… Dans la dernière et la plus longue nouvelle, qui donne son titre au recueil, la gastronomie (chinoise, summum de la gastronomie mondiale), recherchée jusqu’à la folie, art transcendant et érotique, abolit les manières sociales et même la réalité, plongeant le lecteur dans le récit d’aventures fantastiques entre rêverie opiacée et cauchemar indigeste. Poursuivre la lecture de « [Critique] Maki de pensée en l’air »

[Littérature] Yukiguni § Voie lactée

Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)

Il fit un pas pour se reprendre, et, à l’instant qu’il se penchait en arrière, la Voie lactée, dans une sorte de rugissement formidable, se coula en lui.

Yasunari Kawabata, Pays de neige [Yukiguni], traduit par Bunkichi Fujimori, Albin Michel, 1960, coll. Livre de poche, p. 190.

Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)
Arthur Heming, Return of the Head Hunter, série Drama of the Forests (1921)