Juan Antonio González Iglesias ↓ Trois poèmes d’amour

Juan Antonio González Iglesias est un poète, traducteur et peintre espagnol né en 1964. Il est l’auteur des poèmes que je traduis ici en français.

Exceso de vida – Excès de vie

Lit pastel défait avec oreillers et lingerie
Série Trois poèmes d’amour (c) site rafaellegm.wordpress

Depuis que je te connais je prends en compte la mort.
Mais mon pressentiment ne ressemble en rien
à la banale tristesse. C’est plutôt la certitude
de la totalité de mes jours dans ce
monde où j’ai pu te rencontrer.
J’ai tout à coup toute l’impatience de tous
ceux qui aimeront et aiment, l’urgence incommunicable
des amoureux. Je ne veux pas la géographie,
uniquement l’amour, c’est tout ce que mon cœur sait.
Dans ma vie ne tient pas cet excès de vie.
Il vaut mieux dire que je médite les choses
(les frontières et les distances) avec les termes propres
à la résurrection, quand nous nous dresserons
sur les coordonnées du temps et de l’espace,
indépendamment de la mer qui nous sépare.
Je rêve du moment parfait de l’étreinte
sans hâte, des baisers qui ne furent pas donnés.
Je rêve que ton corps vive contre mon corps
et j’attends l’aurore dans laquelle il n’y aura pas de limites.

Acepto que belleza es la fulguración…

Gros plan de rose gallique blanche à coeur rose.
Série Trois poèmes d’amour (c) rafaellegm.wordpress

J’accepte que la beauté soit la fulguration
naturelle des choses naturelles.
Je me dis que tes dents montrées par le sourire
en font partie. Que tes yeux me donnent tant de douceur
parce qu’ils suivent de distantes instructions génétiques.
Que ton corps d’homme et mon corps d’homme
construisent un lieu nécessaire du monde.
Qu’il n’y a rien d’extraordinaire quand deux s’aiment.
Mais quand je te prends dans mes bras une nuit après l’autre
et que je trouve ton pouls à tâtons dans tous
les points qui battent dans ton corps endormi,
me passe par la cervelle le mot miracle.

Esto es mi cuerpo…

Bouquet de fleurs sauvages sur banc de bois gravé
Série Trois poèmes d’amour (c) site rafaellegm.wordpress

Ceci est mon corps. Ici
coïncident le langage et l’amour.
La somme des lignes
que j’écris dessine
non pas mon visage mais, plus humble :
mon corps. Ceci que tu touches est mon corps.
Un autre le dit
mieux. Ceci que tu touches,
ce n’est pas un livre, c’est un homme.
J’ajoute que ceci qui te touche à présent
est un homme.
C’est moi, car il n’y a
pas une seule syllabe dépourvue d’amour,
il n’y a pas une seule syllabe
qui ne soit un centimètre
carré de ma peau.
Dans le poème je suis chérissable
pas moins que dans la nuit quand j’étends
mon rêve parallèle au rêve que j’aime.
Pas une mosaïque, ni chiffre ni somme.
Pas seulement cela.
Ceci est un don. Je suis petit
et grand entre tes mains.
Voilà mon salut. Voilà qui je suis.
Cette rumeur du monde c’est celle de l’amour.

[Critique] Innocents /// luttes

Ouvrir la voix d'Amandine Gay

« “Jeune fille de 13 à 18 ans”, je savais que ce n’était pas pour moi. Il aurait fallu que l’annonce précise “Jeune fille de 13 à 18 ans, noire” ».

Entre exotisation fétichiste et invisibilité méprisante, comment être une actrice française noire ? Dans Noire n’est pas mon métier (Seuil, 2018), seize actrices témoignent : rôles rares et stéréotypées, racisme insidieux, y compris celui de « Blancs bien-pensants ». Elles se battent pour présenter d’autres images de la femme noire dans les représentations, reprenant sans cesse l’éducation des scénaristes et producteurs qui les entourent et oublient qu’ils sont blancs. Proposant leurs propres récits, aussi. Il faut citer leurs noms : Aïssa Maïga, Maïmouna Gueye, Assa Sylla, Sonia Rolland, Mata Gabin, Magaajyia Silberfeld, Nadège Beausson-Diagne, Sabine Pakora, Shirley Souagnon, Marie-Philomène Nga, Firmine Richard, Sara Martins, France Zobda, Eye Haïdara, Karidja Touré, Rachel Khan.

D’autres femmes à écouter : les étudiantes dans le podcast de Slate en partenariat avec l’exposition « Nous et les autres » au musée de l’Homme, qui entremêle paroles scientifiques et récits d’expériences du racisme, les militantes et citoyennes de tous milieux dans Ouvrir la voix, film autofinancé d’Amandine Gay (2017).

Regarder leurs visages en gros plan sur tout l’écran, leur regard hors champ, elles chuchotent, s’exclament, brûlent l’apprentissage de la conscience de sa différence dès l’enfance,  l’image fétichisée de la femme noire, le communautarisme, l’homosexualité, l’orientation scolaire, les relations de travail, les intersections du racisme avec le classisme et le sexisme… Un documentaire vivant et urgent, au cinéma et sur internet.

Comprendre et expérimenter la perte de l’innocence de notre couleur de peau.

afro-feminisme

Photogrammes extraits du film d’Amandine Gay, montage source : Les Inrocks.

[Critique] En finir ! Eddy Bellegueule

En finir avec Eddy Bellegueule d'Édouard Louis, Le Seuil

Fin de l’Histoire

En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, Le Seuil, 2014.

Autobiographie partielle, histoire d’une transformation ou plutôt d’une fuite quand la transformation tant espérée, voulue, travaillée, échoue malgré tout. Est-ce l’histoire d’un échec alors, ou d’une réussite ? Le fils d’ouvriers d’un village picard rejoint les bourgeois et finira à l’ENS, en sociologie. Plus qu’un roman d’apprentissage, une étude sur la réussite à lui tout seul. Comment est-ce possible dans ce monde qu’il nous décrit où tout est prédéterminé, figé, les hommes sont comme ci et les femmes comme ça, les ouvriers, les bourgeois, les enfants de l’épicière. Parce que lui, il est différent. Il l’a toujours été, il a tenté de le cacher mais ça a été plus fort que tout. L’efféminé est-il homosexuel ou bourgeois ?

En finir avec Eddy Bellegueule d'Édouard Louis, Le Seuil
En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis, Le Seuil

« Je ne suis peut-être pas pédé, pas comme je l’ai pensé, peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance. »

Depuis toujours. En réalité rien n’a changé, Eddy a juste fini par trouver son milieu naturel. C’est le plus triste dans cette histoire de négation de soi-même (« En finir… »), de ses origines haïes – honteuses ? Rien ne changera jamais. Toute l’histoire tient dans cette peur quotidienne d’aller au lycée retrouver le couloir secret où des garçons le tabassent en paix. Ce couloir tous les jours retrouvé, sans d’autre espoir que de tout abandonner. Puisque de toute façon le milieu ouvrier picard semble dénué de tout sentiment positif. Les bons moments, il y en a eu, nous dit-il, la beauté de la nature… Mais des bons moments qui viennent des relations avec les autres, non. Tout est tranché, la narration aussi, avec ces tranches de parler picard, de mauvais français, ces épisodes en italiques qui font penser à la manière dont Molière fait parler ses paysans, la sympathie en moins. Cela s’ouvre sur un crachat, se lit d’un trait et se referme vaguement écœuré, choqué aussi du traitement informatif de ces misères infantiles où la pauvreté est inculte, grossière, violente, alcoolique, sale, incapable de tolérance, d’imagination, d’intelligence, presque de sentiment, presque de langage. Édouard Louis vomit froidement son enfance et prend la fuite, laissant le lecteur essuyer, à son tour, ce crachat sur son visage.

[Critique] Ravaudeuse et cochenille ♦ Les Seigneurs de Bohen

La mine d'or de Sierra Pelada, Sebastiao Salgado

Estelle Faye, Les Seigneurs de Bohen, Critic, 2017.

C’est avant tout un livre d’aventures difficile à lâcher, où se succèdent puis s’imbriquent les péripéties des différents personnages. Des personnages attachants, tour à tour victimes et bourreaux, lâches et révoltés, cyniques et tendres.

Estelle Faye évite adroitement les écueils en se saisissant d’enjeux que la littérature de fantasy commence à explorer : une perspective révolutionnaire populaire qui s’oppose aux jeux de trônes que l’on connaît ; des personnages féminins et LGBT bien campés qui ne se contentent pas d’exploser le test de Bechdel.

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